Lettre mensuelle septembre 2026

Faire les choses par soi-même

Puisque tout être humain naît dans une complète dépendance aux autres, la première question à laquelle, d’une manière ou d’une autre, il se doit de répondre est la suivante : « que dois-je être pour être aimé » ? Puis, assez rapidement, viennent deux autres questions fondamentales : « Qui dois-je être et que dois-je faire – ou ne pas faire – pour continuer à être aimé, à recevoir un minimum de considération et m’éviter une trop grande souffrance ? »

Être aimé, dès les premiers instants de vie, est la condition sine qua non de la survie. Un nourrisson qui n’est pas aimé peut être abandonné, oublié, meurtri, affamé, délaissé, nié. Tué même. Le terme « aimé », que j’emploie ici, ne veut pas dire compris, connu ou reconnu mais plutôt accepté par celles et ceux qui étaient là avant, c’est-à-dire ses parents, ses frères, ses sœurs. Les autres, en somme… L’enfant ne peut être aimé sans condition que si rien en lui ne vient réveiller les souffrances et peurs que porte son entourage. Immanquablement, il échoue, s’en attribue la causalité et arrive à cette conclusion plus ou moins consciente : « Ce que je suis n’est pas ce qui est attendu. C’est trop, ce n’est pas assez ou ce n’est pas conforme ». De cet échec, il tire une leçon qu’il transforme progressivement en savoir-faire : être cette personne qui compose plus ou moins avantageusement avec son entourage, au détriment de son unicité.

Là réside tout le malheur du monde : des humains qui fuient leur douleur existentielle en la projetant sur les autres, en jouant mécaniquement des rôles plus vrais que nature, en adhérant à l’idée que le règlement de leurs problèmes – de cœur, de corps ou de porte-monnaie – leur permettra enfin de vivre la paix et la joie de l’Esprit. 

Vous connaissez cette spirale infernale et vous expérimentez aussi l’immense difficulté d’en sortir. Je pourrais dire « l’impossibilité d’en sortir » car aucun humain ne s’en est jamais extrait par lui-même, c’est-à-dire par ses efforts personnels, ceux produits par un ego fatigué de ses pensées, usé par sa souffrance et ses peurs, déçu par les petitesses de l’amour humain et consterné par sa propre impuissance.

L’ego a été l’outil de la séparation formelle et de l’expérience individuelle. Il ne sera jamais celui du retour au Créateur, de la réconciliation et de l’unité retrouvée. L’incarnation terrestre est comme un profond puits dans lequel on aurait sauté : sans une aide verticale, point de salut. Point de véritable sortie. Autour, certainement, des bouées, des apports en oxygène ponctuels, quelques accroches latérales permettant un mieux-être ou un soulagement sont proposés mais c’est tout. L’extraction verticale, la main tendue du Ciel, l’intégration de l’Esprit, vous le comprendrez, n’outrepasse pas le sacro-saint libre-arbitre de l’humain et, tout particulièrement, son désir farouche de faire les choses à la fois à sa façon et à son rythme, tout en préservant le personnage auquel il est identifié parce qu’il ne connaît plus que lui et a depuis bien longtemps oublié la consistance de la vraie Lumière qui, rappelons-le tout de même, n’est jamais pour lui confortable.

L’aide céleste ne se manifeste pas nécessairement au travers d’un phénomène instantané, comme une transfiguration associée à une crémation définitive des structures involutives de l’ego. Non, le plus souvent, elle passera par toutes celles et tous ceux auxquels vous voudrez bien reconnaître la fonction salutaire de vous enlever vos bouées successives, vos accroches temporaires et autres bouffées d’oxygène occasionnelles et de vous conduire avec radicalité dans le fond du fond de votre puits obscur, là où, ne pouvant absolument plus rien par vous-mêmes et pour vous-mêmes, vous vous laisserez enfin emplir par la Lumière de la Source.

Gregory Mutombo