Lettre mensuelle mai 2026

Persévérer

Entre une idée de départ, une envie initiale, une intention originelle et sa réalisation proprement dite, il y a toujours un chemin, une distance. Ce chemin peut s’emprunter dans un temps plus ou moins long et être parsemé non pas d’embûches mais de forces qui semblent oeuvrer en sens opposé à celui du but poursuivi. Je dis « semblent » car ces résistances font souvent partie du chemin lui-même. Chez une majorité d’humains, pourtant, ce chemin est emprunté à moitié puis abandonné, rebroussé, sacrifié ou endeuillé dès qu’il est question de ressentir autre chose que de l’effervescence ou cette sorte d’euphorie excessive des commencements. Dès qu’il est question, en somme, de chercher en soi la motivation véritable au détriment des sphères sociales d’influence, de validation et d’encouragement.

Chacun peut s’interroger sur ce point et considérer ses initiatives passées laissées pour mortes sur le bord de son chemin de vie, comme autant de bornes marquant une difficulté récurrente à persévérer jusqu’à un certain point ou degré d’accomplissement. Bien évidemment, tout n’a pas toujours vocation à se réaliser. En effet, beaucoup d’idées ou d’élans émergent d’espaces intérieurs d’illusion et d’ignorance, de la peur de manquer, d’un besoin infantile de reconnaissance ou d’une volonté stérile de revanche. Ce qui nous intéresse ici, ce sont tous les projets avortés – un livre à publier, une reconversion professionnelle à opérer, un lieu de vie à construire, une terre inconnue à explorer, une activité à lancer, une peur à dépasser, une ascension intérieure à accomplir – alors que ces mêmes projets s’inscrivaient parfaitement dans la voie d’expression et de réalisation de la personne considérée.

Qu’est-ce qui, en soi, fait qu’on ne va pas au « bout » des choses ? Je ne parle pas d’une obstination sourde et aveugle ou d’un entêtement orgueilleux à aller au terme d’une voie sans issue malgré la pluralité des signaux qui enseignent le contraire. Non, je parle de cette tendance à se laisser aller à l’indolence, au fléchissement de l’engagement, au découragement progressif pour finalement cesser d’alimenter en énergie ce pour quoi on se sentait appelé ou destiné. Qu’est-ce qui fait que, en dépit de la connaissance qu’une voie est sienne, qu’une action à produire est déterminante, qu’une opportunité unique est indubitablement à saisir puis à transformer, on la laisse peu à peu prendre la poussière ou on s’en éloigne lentement jusqu’à lui tourner le dos ?

« Persévérer » est en partie composé du mot latin severus qui signifie « austère, rigoureux ». C’est là l’une des grandes difficultés de l’être humain : comprendre que son enthousiasme initial à réaliser ses rêves, à mener à bien ses projets ou à suivre un appel issu des profondeurs de son âme devra tôt ou tard se confronter à l’austérité et à la rigueur absolument nécessaires à tout accomplissement digne de ce nom. Cela ne veut pas dire que la joie initiale et l’engouement ressentis au départ vont disparaître. Non, mais cela signifie qu’il s’agira d’ajouter à l’excitation des premiers temps ou à la flamme des débuts un cadre beaucoup plus neutre et stable en termes d’émotions et de sentiments. Ce cadre doit être constitué de vigilance, d’humilité, d’une analyse extrêmement fine des forces intérieures qui rament en sens inverse et aussi – c’est un aspect souvent occulté dans les cheminements dits spirituels – de bon sens, qui est cette capacité à appliquer dans ses actions quotidiennes certaines perles de sagesse populaire du type : « on ne met pas la charrue avant les bœufs », « il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué » ou encore « on n’attire pas les mouches avec du vinaigre ».

Si votre principal projet de vie est votre ascension vibratoire personnelle et que vous ressentez un feu sacré qui brûle dans les replis intimes de votre cœur, c’est très bien mais loin d’être suffisant. Si, à cette inscription initiale n’est pas associée une persévérance de même intensité, ceci restera un vœu pieux. Il n’est pas de plus haute ambition pour un humain que de réaliser sa nature profonde, c’est-à-dire de rendre manifeste, de manière irréversible, la puissance de son unicité placée au service du Plan divin. Puisqu’il s’agit, en la circonstance, de persévérer jusqu’au retournement ultime de sa conscience, chacun doit chercher à concevoir le degré d’austérité et de rigueur nécessaire à l’opération. Ceci n’est pas à voir comme une contrainte ou un facteur éteignant progressivement l’enthousiasme initial mais bien comme un élément indispensable à la concentration de l’énergie nécessaire pour atteindre cette réalisation. « L’ultime effort est de n’en faire aucun » ai-je écrit en sous-titre de mon livre Le Feu de l’Esprit. Assurément, mais en amont, chers amis, la quantité d’efforts à fournir et, par conséquent, de persévérance est pour le moins considérable.

Gregory Mutombo