Être libre
| Dans une écrasante majorité, l’humain n’a pas le temps de faire usage de son libre arbitre. En permanence, il est stimulé et, en permanence, il réagit. Après la réaction, parfois, il observe qu’il aurait pu ou dû agir différemment : ne pas riposter, ne pas s’offusquer, ne pas s’énerver, ne pas être touché, ne pas être vexé, ne pas être déçu, ne pas être attristé, ne pas se laisser inutilement charmer, etc. Mais il n’a pas eu le temps de regarder en lui, en amont, quelle réponse était la plus adaptée à la situation : son émotionnel l’a pris de vitesse, comme d’habitude, et il n’a donc pas eu la liberté d’agir d’une manière qui, à froid, lui paraît plus saine, plus juste, plus élevée, moins puérile. Moins égotique en somme. Il n’y a pas de libre arbitre sans réel désir – j’entends par là un désir intense – de responsabilité. La responsabilité est ce qui remplace la réaction. La responsabilité est, ainsi que le dit clairement le terme, la capacité à répondre. Je sais bien que la notion de responsabilité s’est alourdie dans le langage courant, devenant l’idée d’assumer avec sérieux et constance une fonction, un statut ou une charge qui, au final, à pour effet de rendre moins libre celui ou celle sur qui pèsent ces fameuses responsabilités. Vous comprendrez bien que la liberté dont je parle ici n’a que faire du poids présumé des responsabilités. Au contraire, plus la responsabilité est grande – encore une fois j’insiste, il s’agit ici de la capacité à offrir la plus haute réponse qui soit à chaque situation – plus la liberté, dans le sens de libre arbitre, est importante. Si on est piloté par ses émotions, on n’a pas de libre arbitre. On ne dispose, en pratique, que de la faculté de constater, après coup, que l’on s’est encore fait doubler par l’un de ses personnages. C’est rageant, frustrant, désespérant parfois mais implacablement bien huilé. À chaque « mauvaise » nouvelle , chaque insulte, chaque manquement, chaque imprévu, chaque contrariété, on déplore son absence de liberté de choisir une réponse adaptée à la situation au lieu de la projection systématique d’une vague émotionnelle dont on ne maîtrise évidemment ni l’intensité ni la durée et ni, cela va de soi, l’ajustement par rapport au stimulus du moment. L’ego ne peut et ne pourra jamais être libre. Il pourra se sentir mieux, tenter de prendre du recul, chercher à contrôler ses emportements, éviter ou fuir les situations confrontantes, réaliser intellectuellement certaines prises de conscience et c’est tout. L’ego « spirituel » peut surjouer la maîtrise, en feignant d’être détaché des vicissitudes du monde, étranger aux tourments et turpitudes de ses contemporains mais, tôt ou tard, l’âme qui, de son côté, n’a pas absolument rien à gagner dans un simulacre de réalisation appelle à elle un ou des événements qui vont révéler le désastre : l’ego, même de blanc revêtu, est une bombe à retardement. Le libre arbitre vient du discernement et le discernement, je l’ai dit mille fois, est une capacité spirituelle, c’est-à-dire suprahumaine. Et c’est donc là tout le grand paradoxe : pour être totalement libre, il faut s’en remettre intégralement à plus vaste que soi. Mais cet abandon volontaire représentera toujours pour l’échelon incarné, isolé dans ses conditionnements et enfermé dans ses perceptions erronées, la plus grande des privations de liberté. Gregory Mutombo |

