Beaucoup me demandent de commenter « l’actualité », comme si quelque chose d’inédit, de neuf était continuellement en train de survenir en ce monde. Au milieu de la tempête, au milieu de la « bataille », il n’est plus temps de parler, de commenter, d’expliquer. C’est soit trop tard, soit trop tôt. Ceux qui ont eu vent de mon parcours de presque deux décennies dans les forces armées peuvent concevoir que, dans cette dimension du choc entre humains, je parle depuis mon expérience.
Quel est l’intérêt de poser des commentaires et spéculations sur ce qui étreint, enferme, sidère, étouffe et, surtout, effraie ? Bien des propos actuellement émis ne servent qu’à tenter de combler l’absence, le vide, la distance, le silence. Qu’à chercher à anesthésier la peur de disparaître, de ne plus pouvoir vivre « comme avant », de perdre complètement le contrôle. La peur de concevoir sa propre insignifiance. La plupart des commentaires sur ce qu’on appelle l’actualité ne sont des prêches pour convaincus ou des déclarations du type « Nous condamnons fermement telle action » ou « Nous mettrons tout en œuvre pour… » évidemment sans aucun effet sur les événements considérés.
Cela fait plus de douze ans que j’écris et transmets sur la thématique de l’effondrement salutaire et du dépouillement personnel. Non pour stimuler la peur mais pour aider quiconque à faire face ou, du moins, pour ne pas fuir le moment venu. Ce moment est un moment individuel. Au final, on est toujours seul face à soi-même. Responsable de sa réaction ou de sa réponse face au chaos, face à la somme de toutes ses peurs. Certains, écoutant ou lisant mes mots, ont souvent pensé : « c’est une allégorie, une parabole » ou « cela concernera les autres » ou encore « il y aura bien un moyen de passer entre les gouttes ».
Au milieu du chaos, il n’y a plus rien à dire. Il y a à vivre toute l’intensité et toute la densité de ce qui se présente. Vouloir que les « choses » changent ou vouloir qu’elles redeviennent « comme avant » sont deux volontés qui émanent du même espace réactionnel qui cherche déjà à modeler le futur comme cela l’arrange, en fonction d’un point de vue extrêmement limité. Peut-être s’agirait-il déjà de bien vouloir accepter le présent tel qu’il est… Accepter pleinement ce qui se trame sans se laisser aspirer encore et encore dans cette fuite en avant, vers un plus tard ou, enfin, « tout serait comme cela doit être. »
Des « décisions » sont prises, à grande échelle, pour maintenant et pour demain qui semblent échapper à la volonté du plus grand nombre ? Et alors ? Comme depuis la nuit des temps. Sont-elles justes, judicieuses, nécessaires, éclairées ou sombres, troubles et mortifères ? La question n’est pas là. Ces « décisions » font, elles aussi, partie d’une tempête multinationale qui est née dans le cœur des Hommes, il y a des siècles et des siècles.
Au milieu de la tempête, il est temps de faire silence. Faire silence pour être réellement présent à soi et aux autres. Faire silence pour qu’un tri intérieur s’opère. Faire silence pour s’entendre enfin soi-même. De ce silence émergent les incohérences, les volontés antagonistes, les tiraillements existentiels, les conflits d’intérêt, des élans de courage autant que des vagues de couardise, la sagesse et la folie, la maîtrise et la panique. En définitive, ce silence impose de faire face à une redoutable agitation corporelle et mentale qui n’a, en vérité, aucun rapport avec le spectacle du monde, aussi déprimant, puisse-t-il apparaître aux yeux de celui ou celle qui l’observe. Faire face, vraiment et en totalité, à ce qui se déchaîne au fond de soi, est probablement l’action la plus significative qu’un humain puisse accomplir sur Terre. Et, pourtant, celle-là personne ne la commentera jamais.

Gregory Mutombo